Une lecture féminine de l’aventure psychanalytique

Lorsque je me suis arrêtée devant Une histoire érotique de la psychanalyse, de Sarah Chiche[1], ce n’est pas le titre qui m’a interpellée. Un titre qui me reste d’ailleurs énigmatique, si ce n’est peut-être l’allusion à l’Histoire de l’érotisme[2] livre de Bataille inachevé et publié de manière posthume en 2015. Le livre quant à lui nous invite à un voyage polyglotte. S’agit-il d’histoire, de psychanalyse, d’un essai ou de littérature ? Sans doute un peu de tout cela et c’est précisément ce qui en fait la force. C’est un écrit qui déroute, qui détourne des chemins classiques des langues psychanalytiques, qui rassemble des choses connues et d’autres moins. Cela pourrait être anecdotique pour certains, voire réanimer l’éternelle question de la scientificité de la psychanalyse. C’est pourtant de tout autre chose qu’il s’agit. Un peu comme dans la tradition qui est la nôtre :  Parlez-moi d’autre chose …  

Ce n’est donc pas le titre qui m’a intriguée, c’est le souvenir de ma première rencontre avec l’écriture de Sarah Chiche. Quelques années auparavant, j’avais découvert L’emprise,[3] roman ténébreux qui décrivait la dérive du transfert sauvage d’un thérapeute mettant sa patiente sous emprise. En refermant ce roman, tout comme dans un jeu de poupées russes, c’est une autre rencontre qui m’était venue en mémoire. Celle de la soirée où notre équipe de Bruxelles[4] avait invité Monique Schneider pour présenter son ouvrage Le paradigme du féminin.[5] Avant la conférence, lors d’un petit repas pris à quelques-uns, elle nous avait expliqué combien la séduction active de son analyste avait influencé sa vie et son œuvre. 

Tout cela semble sans lien et pourtant, tels les voyages en train de Freud, les paysages défilent et nous donnent une autre vision du monde que nous traversons. Et en particulier celui du microcosme psychanalytique.  Au fond, nous pourrions imaginer aujourd’hui une rencontre entre Monique Schneider et Sarah Chiche. Elles ont des questions communes tout en les déclinant différemment. 

Sarah Chiche nous invite avec audace et courage à penser autrement le monde psychanalytique. Côté fauteuil. Côté divan. Côté écriture, côté lecture. Elle nous convie d’abord et avant tout à penser les passions, les errances, les fulgurances, les égarements de la clé de voute de la psychanalyse : le transfert. 

Cet ouvrage aurait pu s’appeler A Dangerous method, même si ce titre-là était déjà pris, il sied bien au contenu, ou encore  Oui, on peut mourir d’amour. 

Ce livre est d’abord un essai, une lecture résolument féminine de l’Aventure psychanalytique. D’emblée le ton est donné au deuxième chapitre : Sans les femmes il n’y aurait pas eu de psychanalyse. C’est une relecture de la construction du mouvement psychanalytique, de ses aléas, ses heures sombres, ses combats internes. C’est aussi une écriture qui recentre les projecteurs sur les fondements de la psychanalyse, sa pratique, ses théories, sa transmission, mais aussi le transfert sous toutes ses formes. Des plus productives, créatives aux plus ravageantes, destructrices. C’est précisément cette façon toute particulière qu’a Sarah Chiche de revisiter le concept de transfert, qui souffle un vent qui aère les poncifs. Elle écrit : 

« Dès le départ, les femmes ont fait l’histoire de la psychanalyse comme théoriciennes, créatrices, penseuses. Fougueuses, combatives, excessives, parfois fatales pour qui les approchent, aussi bien que pour elle-même, les femmes dont il est question dans ce livre brulent d’un feu que rien ne vient éteindre, parfois au risque de s’y calciner ». [6]

Certes Freud nous avait prévenus. Repère fondateur et fondamental de la pratique analytique, le transfert est aussi ce qui produit les résistances les plus importantes. Dans sa créativité, mi- littéraire mi- essayiste, Sarah Chiche nous invite à une lecture plus osée de cette méthode dangereuse à savoir que sans les excès, y compris ceux de l’histoire de la construction du mouvement psychanalytique, la psychanalyse n’aurait sans doute pas subsisté au-delà des premiers cercles freudiens du début du vingtième siècle. Et force est de constater que plus de cent cinquante ans plus tard, dans des mondes qui n’ont plus que peu de choses à voir avec la Vienne de l’époque, la psychanalyse subsiste et reste une des façons de continuer à penser l’ex-sistence humaine. Sarah Chiche nous y entraine en s’arrimant au concept de transfert et à son colistier : l’amour. On ne peut pas aimer raisonnablement, nous rappelle-t-elle.  On pourrait même dire en refermant le livre que sans les excès de l’amour aucune transmission de la psychanalyse n’aurait pu advenir… même si elle a dû pour ce faire en passer par la haine qui, comme l’on sait, ne lui est pas étrangère. 

Le livre explore les abysses de l’amour dans le transfert, sans cautionner ses outrances notamment celles qui soutiennent ou mettent en acte le passage du divan au lit. Dans le chapitre quarante-deux  Rapports sexuels avec les patients, elle s’insurge contre cette complaisance à minimiser ces passages à l’acte qui, sans en passer par un quelconque jugement moral, n’en restent pas moins contraires à l’éthique psychanalytique. Citant les propos de Joyce McDougall elle s’insurge contre ces dérives, qu’elles aient lieu pendant l’analyse ou après. Ce thème est présent dans les comités d’éthique des sociétés psychanalytiques, la pratique n’en est pour autant pas assez dénoncée dans certains cénacles. 

Ce voyage ramène aussi à Vienne, au 19 Berggasse. Et on aimerait lire ce livre, et peut-être reparcourir Les enténébrés[7], autre roman de la même auteure qui se déroule dans cette ville, avant de découvrir les quelques traces éparses de l’épopée qui subsistent dans l’appartement quasiment vide aujourd’hui. On imaginerait alors, en parcourant ces pièces, les moments ou Dorothy Tiffany Burlingham, compagne d’Anna Freud emménage au 19 avec ses enfants juste au-dessus de l’appartement des Freud. 

Elle n’a qu’un étage à descendre pour s’allonger sur le divan, Anna et elle se font installer une ligne téléphonique particulière pour pouvoir se parler la nuit sans déranger les autres habitantsRoudinesco note, Anna réalise son souhait d’être mère en devenant à travers la psychanalyse « co-parent » des enfants de Dorothy. [8]

Le voyage se poursuit. Les haltes se succèdent. Celle qui nous amène au chevet de Margaret Little et de Winnicott qui lui tient la main pendant une longue séance à son domicile. Celle de Ferenczi qui hésita si longtemps entre une mère et sa fille. Celle de Sabina Splirein que l’on a découvert récemment[9], mais dont l’histoire resta cachée dans une cave suisse longtemps. Celle de Marylin et de sa vie au sein de la famille de son analyste que l’on connait mieux depuis le livre de Michel Schneider Marylin, dernières séances[10]. L’orthodoxie psychanalytique s’arrête peu souvent sur ces histoires qui sont pourtant celles qui nous disent au mieux, au plus près des brulures, l’impérieuse nécessité et la difficulté de travailler quotidiennement avec les feux de l’amour. 

Lecture troublante, qui me ramenait sans cesse à L’emprise, c’est en terminant Saturne,[11] dernier roman de Sarah Chiche qui vient de paraitre, qu’il me semble pouvoir proposer un fil rouge, un parmi d’autre pour inciter celles et ceux qui ne l’ont pas encore lue à la découvrir. 

Sarah Chiche, à sa manière à elle, avec sa plume élégante et redoutable, aussi raffinée que brutale, aussi fine que directe, autant passionnée que vulnérable nous livre à travers son œuvre en construction un voyage au cœur des terres psychanalytiques. Un voyage qui explore les contrées de l’amour, fussent-elles psychanalytiques, par la bande, par la dérobade, par le biais, par l’autre bout des certitudes. Loin des théories et des théorisations dont le milieu psychanalytique est friand et fécond, elle reprend les choses par un autre versant, une autre langue, un autre « parlé ». Peut-être un versant féminin qui après tout reste évanescent dans les théorisations psychanalytiques ? À n’en pas douter, si l’on en avait eu le temps, on aurait aimé l’imaginer débattre avec Anne Dufourmantelle qu’elle évoque aussi. Elles ont toutes les deux soutenu une façon singulière de s’approprier le pas de danse d’une psychanalyse déclinée au féminin. Elles ont toutes les deux aimé jusqu’à prendre le risque[12] de mourir, tout en cherchant quelque chose de l’or pur de la psychanalyse dans le travail d’écriture.

Qu’on aime, ou pas, sa façon de revisiter l’histoire de la psychanalyse dans cet essai on ne peut, il me semble, qu’être emporté par l’envol de l’écriture de Saturne. Cette fois on ne joue pas, on ne joue plus ou elle ne joue plus, peut-être n’a justement jamais pu jouer.  On plonge dans les racines d’un amour qui peut tuer, qui aurait pu la tuer et qui n’ayant pas réussi à le faire a produit à n’en pas douter une écrivain, mais aussi une psychanalyste. 

 Souvent, je pense à ce visage-là de ma mère. Son visage perdu, un visage déchiffonné de chagrins très anciens, très profonds(..) le visage de quelqu’un qui s’était laissé ravager par quelque chose de plus opaque que les errements, les pertes de contact avec soi, les fictions qu’elle s’était fabriquées pour survivre malgré le pire. Il y avait dans ses yeux une douceur après laquelle j’ai longtemps couru, jusqu’à ce que j’y substitue l’écriture. [13]

 (…)

 De Saturne, astre immobile, froid, très éloigné du soleil, on dit que c’est la planète de l’automne et de la mélancolie. Mais saturne est peut-être aussi l’autre nom du lieu de l’écriture-le seul lieu où je puisse habiter. C’est seulement quand j’écris que rien ne fait obstacle à mes pas dans le silence de l’atone et que je peux tout à la fois perdre mon père, attendre, comme autrefois qu’il revienne et enfin le rejoindre. [14]

Note de lecture parue dans Les cahiers de psychologie clinique N° 56 en 2021


[1] Sarah Chiche, Une histoire érotique de la psychanalyse, Paris, Petite bibliothèque Payot, 2018, 349 p. 

[2] Georges Bataille, L’histoire de l’érotisme (1950-1951), Paris, Tel Gallimard, 2015, 240 p. 

[3] Sarah Chiche, L’emprise, roman, Paris, Grasset, 2010, 192 p.

[4] SSM Chapelle-aux-champs, Woluwé-saint-Lambert.

[5] Monique Schneider, Le paradigme du féminin, Paris, Flammarion, 2006, 352 p. 

[6] Sarah Chiche, Une histoire érotique de la psychanalyse, op. cit., p. 13. 

[7] Sarah Chiche, Les Enténébrés, roman, Paris, Seuil, 2019, 335 p.  

[8] Sarah Chiche, Une histoire érotique de la psychanalyse, op. cit., p. 152.

[9] Aldo Carotenuto, Sabina Splirein, entre Freud et Jung, Paris, Aubier, 2004.

[10] Michel Schneider, Marylin, dernières séances, Paris, Gallimard, 2008, 544 p. 

[11] Sarah Chiche, Saturne, roman, Paris, Seuil, 2020,  205 p. 

[12] Anne Dufourmantelle, Loge du risque, Paris, Payot et Rivage, 2011, 311 p. 

[13] Sarah Chiche, Saturne, op.cit., p. 98. 

[14] Op.cit., p. 204.