La fin d’un long été

            Chacun de nous se souvient des affres associées à l’apprentissage laborieux des déclinaisons latines. Il s’agissait de répéter encore et toujours ces mots aux sonorités oubliées en espérant qu’au moment venu, celui de la traduction, nous pourrions enfin faire jaillir le sens de l’insensé, la compréhension de l’abscons, la lumière de l’ombre. Bienheureux ou malchanceux fûmes-nous. 

           Il me semble qu’il en va de même dans la pratique analytique. Dans la répétition incessante de l’acte de s’autoriser de soi-même (et de quelques autres) à incarner la figure de l’analyste et son désir, surgissent inévitablement les questions de transmission et de construction. On pourrait d’ailleurs soutenir comme certains que la difficulté dans cette pratique n’est pas de devenir analyste, mais de le rester. La transmission à d’autres de l’effort constant de construction dans l’analyse peut évidemment suivre les voies de l’oralité, en ce dont elle rend compte au plus près des ambiguïtés du langage. Pourtant, on ne transmet pas ce que l’on veut, mais ce qui nous échappe. Et c’est ce qui insiste dans une pensée, dans un questionnement, dans une pratique, et qui me pousse au travail d’écriture. 

         Je tente depuis quelques années de rendre compte de mon désir d’analyste, au sens de ce qui opère dans le travail d’analyse, et qui faisait dire à Freud qu’on réinvente la psychanalyse à chaque cure. Dans un premier temps en rédigeant des articles, puis des essais, mais progressivement c’est l’écriture littéraire qui s’est imposée à moi. Une écriture exigeante, laborieuse, et qui pourtant me semble être au plus près de ce que la pratique analytique m’enseigne. 

        Il est question pour un(e) analyste de se laisser faire par ce qui vient de l’autre pour le dire comme Lacan. Une sorte de passivité intense qui suspend tout jugement. L’attention flottante de Freud. Le médium malléable de Roussillon. 

        Winnicott nous guide dans ce chemin[1] : « En tant qu’analystes nous savons ce que c’est d’être utilisés. Il y a beaucoup de patients qui peuvent nous utiliser, mais pour d’autres il faut que nous soyons en mesure de leur donner la capacité de nous utiliser. 

        A l’évidence, on ne peut se soutenir comme analyste, que du point d’équilibre que l’on a trouvé soi-même comme analysant allant-devenant.  

         Winnicott nous enseigne aussi l’art du jeu, de la créativité. 

          L’inouï de la surprise comme disait Lina Balestrière. 

          Il est question pour moi aussi d’en témoigner comme analysante-devenue-analyste

        Pour tenter d’en rendre compte, j’écris. 

        Il me semble que l’écriture littéraire à avoir aussi avec le se laisser faire, non plus par l’autre, le patient, l’analysant, mais par cette partie de moi-même qui m’échappe et qui pourtant n’est pas sans lien avec la pratique du métier d’analyste. 

         L ’écriture parfois viendra tisser les mailles du filet de ces rencontres inédites qui se passent dans le cabinet d’un psychanalyste. 

Bien évidement certains analysants sont présents, comme certaines parties de moi-même, en filigrane du roman qui se termine. Mais cela reste une fiction qui s’est écrite presque à mon insu.

        C’est ce que j’ai vécu ce long été en écrivant Ne pas se perdre en route

  Avant de rouvrir les portes de mon cabinet le 3 octobre 2022. 


[1] D., W., Winnicott, Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1971.